Être incarnée n’était pas une évidence depuis mon enfance.
D’ailleurs, pendant longtemps, je n’aurais même pas su dire ce que cela signifiait.
En réalité, très tôt, à la suite d’un traumatisme, quelque chose s’est produit : une sortie du corps.
ce que les psychologue appellent une dissociation, pas spectaculaire, pas visible, mais profondément structurante.
À partir de là, mon corps était bien présent… pourtant, moi, je ne l’habitais plus vraiment.
Je vivais à côté de lui, ou légèrement au-dessus, ou un peu trop loin.
Il y a une expression qui illustre bien cela: j’étais à côté de mes pompes!
Ainsi, en grandissant, cette dissociation s’est glissée partout, sans faire de bruit.
Je n’étais pas à l’aise dans mon corps, pas à l’aise dans le sport, ni dans l’espace.
Très concrètement, je me heurtais souvent, aux meubles, aux angles de table — qui semblaient surgir exprès sur mon passage (oui, j’ai longtemps soupçonné un complot du mobilier).
Par conséquent, je percevais mal les distances. Comme si mon corps n’était jamais exactement là où je croyais qu’il était.
Ni tout à fait dedans. Ni complètement dehors.
Dans mes relations aux autres, c’était similaire. La proximité physique me mettait mal à l’aise, la promiscuité me crispait, et pourtant, extérieurement, tout allait bien.
Je pouvais rire, échanger, être sociable.
Cependant, à l’intérieur, un mal-être diffus restait présent.
Toujours là, il n’était jamais vraiment envahissant, mais jamais absent non plus.
Rien de dramatique, en apparence.
Mais rien de pleinement confortable.
À la vingtaine, quelque chose a changé.
Pas une révélation mystique.
Pas une crise existentielle.
Plutôt une pensée très simple :
« J’aimerais quand même me sentir un peu plus à l’aise dans ce corps. »
Je voulais gagner en assurance.
Me sentir plus solide.
Plus stable.
Plus “présente”, même si je n’utilisais pas encore ce mot-là.
C’est ainsi que les arts martiaux sont entrés dans ma vie.
Au départ, c’était une stratégie.
Et, honnêtement, une bonne.
Les arts martiaux m’ont appris la maîtrise.
La précision.
La rigueur.
Grâce à eux, j’ai développé une meilleure coordination.
Une vraie conscience du mouvement.
Une assurance visible.
D’ailleurs, sur le tatami, j’étais à l’aise.
Capable d’enchaînements complexes.
À l’aise avec la technique.
À l’aise avec la discipline.
De l’extérieur, tout semblait réglé.
Pourtant, à l’intérieur, quelque chose résistait encore.
J’avais gagné en contrôle, certes.
Mais pas en présence.
Mon corps obéissait, cependant, je ne l’habitais toujours pas vraiment.
En réalité, je savais faire beaucoup de choses avec mon corps…
sans être profondément dans mon corps.
Puis, peu à peu, un autre signal est apparu.
La douleur.
Mon corps était douloureux, fatigué. Il exprimait quelque chose que je ne comprenais pas encore.
La médecine classique n’expliquait pas vraiment ces douleurs.
Ou alors, pas d’une manière qui faisait sens pour moi.
Alors, presque malgré moi, j’ai commencé à changer de posture.
Au lieu de lutter, j’ai écouté, au lieu de forcer, j’ai observé. au lieu de contrôler, j’ai laissé de la place.
Et là, étonnamment, mon corps a commencé à parler.
J’ai compris que, pendant des années, je l’avais traité comme un ennemi, un outil à optimiser.
Progressivement, j’ai cessé ce combat silencieux.
Je lui ai offert de l’attention, du respect, de la présence.
Ainsi, la question s’est posée autrement :
Quand est-ce que je me suis sentie incarnée pour la première fois ?
Pas lors d’un moment spectaculaire.
Pas dans une expérience “waouh”.
Mais dans quelque chose de très simple.
Je me suis sentie incarnée le jour où j’ai réalisé que,
même lorsque je n’allais pas bien moralement,
mon corps, lui, ne s’effondrait plus.
Avant, le mental chutait… et tout suivait.
Aujourd’hui, c’est différent.
Je ressens les signaux en amont, je reconnais les tensions, je perçois les déséquilibres.
Par conséquent, je peux ajuster avant qu’il ne soit trop tard.
Ralentir.
Changer de rythme.
Dire non.
Être incarnée, ce n’est pas être toujours en forme.
C’est être en lien.
C’est ressentir l’ancrage.
Cette force intérieure calme, stable, discrète.
Celle qui permet de respecter son alignement, même quand c’est inconfortable.
D’ailleurs, cette incarnation a transformé mes relations.
Je n’ai plus besoin de me cacher, je n’ai plus besoin de jouer un rôle, je n’ai plus besoin de me dissocier pour être acceptée.
Je peux me présenter telle que je suis, avec mes zones sensibles, mes limites, ma vérité.
Ainsi, mes relations sont devenues plus authentiques, moins lisses, certes.
Mais infiniment plus vivantes.
Être incarnée, ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre.
C’est revenir à soi.
Ce n’est pas un état figé.
C’est un chemin.
Un dialogue permanent avec son corps.
Aujourd’hui, je sais une chose : mon corps n’a jamais été contre moi.
Il a été un allié silencieux.
Parfois maladroit.
Parfois douloureux.
Mais toujours fidèle.
Et surtout, il m’a appris ceci :
on ne peut pas être pleinement présente à sa vie sans être présente à son corps.
Je suis une femme en chemin.
Et désormais, ce chemin passe par l’incarnation.
Pas parfaite.
Pas spectaculaire.
Mais profondément vivante.